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Spiruline La bonne algue verte


L'Express du 19/04/2004 par Loïc Chauveau


Déjà connu des Aztèques, redécouvert dans les années 1960, cemicro-organisme est doté de propriétés nutritives telles que d'aucuns yvoient une arme contre la faim dans le monde. Et, malgré la prudence desscientifiques, ses partisans lui prêtent bien d'autres vertus


Ce petit matin sec de janvier 2004, Marcelline attend devant la porte duCentre de récupération et d'éducation nutritionnelle (Cren) de Réo, unvillage de brousse situé à 20 kilomètres de Koudougou, troisième ville duBurkina. Cette femme de 36 ans a fait plusieurs kilomètres à pied pour amenerson fils Timothée, son sixième enfant. Marcelline est inquiète. Timothée nemange plus. Il a 11 mois et pèse à peine 5 kilos. Le gamin ne gémit pas ettraîne un regard fatigué, sans envies. Son ventre est ballonné, signe dumarasme, l'un des stades de la malnutrition.

La directrice du centre depuis vingt ans est sœur Jeannette, une frêlereligieuse originaire de la Loire-Atlantique. En 2003, elle a reçu et soigné 3600 enfants semblables à Timothée. Tous mal nourris. «Tant qu'ils tètent lesein maternel, leur état de santé est satisfaisant, explique- t-elle. Maisquand ces enfants passent au to, bouillie de mil et de sorgho, qui est la seulenourriture de ces paysans, leur état peut empirer très vite.» Les bébés ontdu mal à assimiler ces céréales pauvres en vitamines et en sels minéraux etrefusent vite d'ingérer ce plat unique.


Le Cren n'a pas grand-chose dans sa pharmacie: de la Nivaquine, du sel deréhydratation, un déparasitant, du paracétamol. Et une petite poudre verte:la spiruline. Pour sœur Jeannette, c'est un remède miracle. Elle l'assure :une cuillerée par jour pendant six semaines suffit à requinquer l'enfant leplus mal en point. Ce sera le seul traitement administré à Timothée, encomplément d'une bouillie plus nourrissante.


La spiruline? Une espèce d'algue ni tout à fait végétale ni tout à faitanimale. Arthrospira platensis est une cyanobactérie vieille de plus de troismilliards d'années. Ce micro-organisme en forme de petit ressort d'un quart demillimètre de longueur se reproduit par scissiparité. Mais il est capable defaire la photosynthèse, comme les plantes. Son milieu naturel: les lacssaturés de matières organiques et de soude de la ceinture intertropicale.Cette substance, de couleur verte, est la seule à pouvoir survivre dans cetenvironnement chimique extrêmement contraignant. Elle se multiplie à unevitesse affolante dès qu'il fait plus de 30 degrés à l'ombre. Son seulprédateur, le flamant rose, lui fournit en retour les fientes dont elle abesoin pour se nourrir. Son efficacité contre la malnutrition tient à laqualité de ses protéines: elles représentent de 55 à 70% de son poids etcontiennent tous les principaux acides aminés. La spiruline est égalementriche en acides gras essentiels et recèle de la provitamine A (bêtacarotène)et de la vitamine B 12. Elle apporte aussi fer, calcium et magnésium. Ce serait«le» complément alimentaire capable de rééquilibrer un régime peu varié.


Principal producteur : la Chine


Ce produit naturel, oublié depuis des décennies, connaît un renouveauquasi planétaire. 3 000 tonnes sont consommées par an, dont la moitiéproviennent de la République populaire de Chine. Sœur Jeannette n'est passeule à chanter ses louanges. Si la spiruline requinque les petits Burkinabés,elle passe, aux Etats-Unis, pour faire maigrir les obèses. Les sportifs, etnotamment les culturistes, l'adoptent pour ses vertus supposées de remise enforme et de prise de muscles. On vante aussi des effets aphrodisiaques, on ladit efficace contre le cancer du pancréas et celui de la prostate. On assuremême qu'elle contient des antioxydants, qui contrôlent les radicaux libres,auxquels on attribue le vieillissement. Des assertions sans véritables preuvesscientifiques. Afin de démêler le vrai du faux, l'Institut de recherche pourle développement (IRD) consacre à la spiruline, début mai, un colloque dansl'île des Embiez, au large de Toulon.


Les chroniques de la conquête de l'Amérique mentionnent, pour la premièrefois, cette potion magique. Jusqu'à l'arrivée des Espagnols, les Aztèques larécoltent sous le nom de tecuitlatl, autour du lac de Texcoco. Pour eux, c'estun produit mystérieux sécrété par les minéraux et ils la mangent encomplément des céréales. Mais la tecuitlatl ne plaît pas aux conquistadores,qui lui préfèrent le cacao et le maïs. Cinq siècles plus tard, dans lesannées 1960, Hubert Durand-Chastel va la redécouvrir. Cet ingénieur françaisdébarque au Mexique pour prendre la direction de Sosa Texcoco, une unité deproduction de carbonate de soude. L'usine tire sa matière première (lasaumure) des sédiments du lac au bord duquel elle est implantée. Le nouvelarrivant est vite intrigué par la formation de matières organiques quiperturbent la cristallisation des carbonates. «Le hasard a voulu qu'en 1967 leCongrès international du pétrole se déroule à Mexico, raconte HubertDurand-Chastel, aujourd'hui sénateur des Français établis hors de France.J'ai assisté à une conférence consacrée à la spiruline, substance naturelleconsommée depuis des siècles par les Kanembous, une ethnie des rives du lacTchad. J'ai ainsi pu identifier l'intrus qui me causait des problèmes.» Mais,d'un ennemi, il fait un ami. Au bout de quelques années, il réussit à mettreau point un procédé de fabrication d'une pâte comestible qu'il peut exporter.


Entre en scène Ripley Fox. Cet utopiste américain découvre la spirulineproduite à Sosa Texcoco et veut en faire un outil de politique humanitaire.C'est pour lui le complément nutritionnel idéal pour lutter contre la faimdans les pays en voie de développement. Infatigables globe-trotteurs, Ripley etsa femme, Denise, se consacrent à la diffusion de la petite «algue» enAfrique et en Asie du Sud-Est. Avec plus ou moins de succès. A la fin desannées 1970, Hubert Durand-Chastel quitte le Mexique et son usine cesse sonactivité.


Une entreprise américaine, Earthrise, prend alors le relais. Elle ouvre uneferme dans le désert californien et lance, en pleine vague New Age, la«superfood», un super-aliment aux multiples vertus, capable à la fois destimuler l'énergie, de renforcer les défenses immunitaires et de favoriser lebon cholestérol... Une autre unité de production est inaugurée à Hawaii. Lespetites gélules conquièrent toute l'Amérique, d'ouest en est. Sous forme depoudre, l' «algue» sert à la réalisation de cocktails. Aujourd'hui encore,les amateurs sont nombreux. Des livres et des sites Internet en vantent lesmérites. On trouve même, dans certains distributeurs automatiques, desboissons à base de banane et de spiruline!


Au début des années 1990, Antenna Technology, une organisation humanitairesuisse, renoue avec les projets des époux Fox. Selon cette ONG, la micro-algueserait la solution au problème de la faim dans le monde. Pour une raison: ellepermet de produire une grande quantité d'éléments nutritifs essentiels sur unespace très réduit. Dans une ferme, le rendement est en effet de 9 tonnes deprotéines à l'hectare, contre 1 tonne pour le blé ou le soja. Pour asseoir lacrédibilité scientifique de son programme, Antenna Technology finance quelquesétudes, notamment autour d'une des premières unités installées en Inde. En1996, le département de pédiatrie de l'hôpital de Madurai (Etat du TamilNadu) a ainsi mené une enquête comparative sur 80 enfants malnutris séparésen deux groupes, l'un prenant 1 gramme de spiruline tous les matins pendant sixsemaines, l'autre un placebo. Résultat: 68% des enfants du groupe spiruline ontpris du poids (dont 50% plus de 500 grammes et 12% plus de 1 kilo), alors quedans l'autre groupe 43% des enfants seulement ont grossi, 37% n'ont pas changéet 20% ont maigri. L'étude ne lève pas toutes les incertitudes. Faute demoyens, les médecins n'ont pas pu réaliser d'examen approfondi sur chacun desenfants et signalent eux-mêmes les insuffisances des contrôles médicaux.


Ces premiers résultats sont cependant encourageants et les militantsd'Antenna travaillent à l'amélioration des techniques de culture. Desingénieurs rationalisent la production. Plus question d'exploiter oud'améliorer les gisements naturels des lacs tropicaux. La cyanobactérie semultiplie désormais dans de grands bassins en béton dans lesquels on dissoutdu bicarbonate de soude, du sel marin, du nitrate de potassium, de l'urée, dusulfate de magnésium. Beaucoup de soleil, et la reproduction accélérée dumicro-organisme est lancée.


Mieux alimenter 3 000 enfants par an


La spiruline est ainsi arrivée à Réo, grâce à un ingénieur, PierreAncel, jeune retraité de Gaz de France, militant de l'association humanitairedu personnel de GDF, Codegaz, et fervent partisan de l'action d'Antenna. En1999, cette ONG débloque 460 000 francs pour monter à Koudougou une fermecomposée de six bassins d'eau verte. L'unité produit ainsi près de 90 kilosde spiruline par mois, soit de quoi supplémenter l'alimentation de près de 3000 enfants par an. Comme tous les Cren en réclament, que les infirmières seplaignent de ne pouvoir servir tous les bébés, un autre centre de 3 600mètres carrés de bassins va ouvrir cette année, appuyé par le gouvernementburkinabé. Au grand dam des nutritionnistes et des spécialistes de santépublique.


Car la spiruline laisse encore sceptiques nombre de scientifiques. L'antennede l'Institut de recherche et de développement (IRD) de Ouagadougou est ainsidéçue que le gouvernement local se lance officiellement dans la spiruline aumoment où l'IRD, sur des fonds de l'Unicef et du ministère français desAffaires étrangères, entame NutriFaso, son programme d'amélioration del'alimentation des mères et des enfants. «Nous préférons, par soucid'efficacité, importer des compléments en vitamines et minéraux aux normes del'Organisation mondiale de la santé plutôt que de faire confiance à unproduit certes riche, mais qui n'offre aucune garantie et n'a pas fait l'objetde publications scientifiques irréfutables», explique Claire Mouchet,nutritionniste à l'IRD. Son collègue Loïc Charpy, directeur de l'unité derecherche sur les cyanobactéries à l'IRD et organisateur du colloque desEmbiez, est plus nuancé: «Rien ne prouve que la spiruline ait une influencesur quelqu'un de bien nourri, mais les effets sur des enfants carencés sontprobables.»


Les partisans de la spiruline n'expriment, quant à eux, aucun doute. «C'estle marché du siècle, s'enthousiasme Hervé George, directeur générald'Equilibre attitude, une PME provençale. Nous mangeons trop et mal. Lecomplément alimentaire qui redonne équilibre et santé est une valeur sûre.Nous allons recommander la spiruline contre le vieillissement et la fatigue. Ilva trouver sa place sur le marché des produits de bien-être.» Equilibreattitude (50 salariés) a doublé son chiffre d'affaires ces trois dernièresannées. Et croit beaucoup à l'extrait de spiruline en gélules qu'elle vacommercialiser en pharmacie ce printemps.


Michel Hours, docteur en microbiologie et directeur du laboratoire decytométrie (faculté d'Orsay-CNRS), est un des rares chercheurs persuadés del'énorme potentiel médical de la cyanobactérie. Mais, selon lui, lesrecherches sur le sujet sont délicates à réaliser. «Inutile de présenter unprojet sur la spiruline, on vous rira au nez, déplore-t-il. Je mène mestravaux pendant mon temps personnel.» Parmi les pistes qu'il explore, l'étudede la phycocyanine, le seul pigment naturel bleu qui ne soit ni cancérigène nitoxique. Il est présent dans la spiruline - qui prend une couleur verte àcause de la photosynthèse. «Cette phycocyanine a des propriétésanti-inflammatoires extrêmement étranges qui mériteraient des investigationspoussées», assure Michel Hours. Elle aurait aussi la propriété d'assimilerles métaux lourds. «Pourquoi ne pas l'utiliser comme vecteur pour apporter desoligoéléments à l'organisme, s'interroge le chercheur. Le fer, le magnésiumou le calcium seraient ainsi intégrés à la structure biologique de labactérie et plus facilement absorbés par l'organisme, parce que nettoyés deleurs sels.»


Pour Hubert Durand-Chastel, ces multiples développements couronnent quaranteannées passées à défendre l' «algue». A bientôt 86 ans, il termine sondeuxième mandat de sénateur représentant les Français établis hors deFrance. Et il attribue à sa consommation quotidienne de spiruline le faitd'être l'un des doyens du Sénat!


Post-scriptum


Dans l'exposition permanente L'Homme et les gènes, proposée à la Cité dessciences et de l'industrie, à la Villette, la spiruline est présentée commele micro-organisme le plus ancien de la planète.


© L'EXPRESS 2004